Des roches qui n’ont rien à faire ici…

…Mais heureusement qu’elles sont là !

En effet, leur présence et la manière dont elles se disposent nous aident à comprendre l’orogenèse[1] à l’échelle du massif des Bornes-Aravis, et, plus généralement, des Alpes en général. Il s’agit des roches sédimentaires qui constituent la montagne de Sulens.

Il y a quelques semaines, paraissait sur notre blog une photographie prise par Florence Baud-Grasset, qui m’a permis de la revêtir de quelques traits facilitant son interprétation. Judicieusement pris depuis les Bauges orientales, donc avec un recul significatif, ce cliché montre fort bien la position du Sulens dans le contexte de notre massif.

Cette montagne, bien individualisée, est une klippe, c’est-à-dire un vestige des nappes de charriage qui sont venues se superposer aux roches autochtones, celles qui constituaient notre massif lors de leur émersion de l’océan alpin (croquis 1).

Pour illustrer ce mécanisme, on peut emprunter une image à l’art culinaire. Imaginons un marmiton qui prépare une tarte à la viande. Il commence par disposer un fond en pâte feuilletée dans un récipient. Son maître observe qu’il ne l’a pas étalée correctement. Il l’a serrée, la froissant en des ondulations qui dessinent des creux et des bosses. L’apprenti, trop pressé et peu méthodique, dépose sur un bord du récipient le hachis dont il veut garnir le fond de tarte. Au lieu de la répartir convenablement, il l’étale irrégulièrement d’un grand coup horizontal de sa spatule. Mécontent, le chef cuisinier lui ordonne de racler le hachis et de recommencer complètement ses opérations. L’élève s’exécute, et reprend sa spatule pour ôter la garniture. Mais entre temps, la pâte disposée au fond du moule s’est durcie, et ses ondulations se sont fixées. Si le hachis part bien lorsqu’il est situé sur un pli en bosse, il en reste au fond de ceux qui dessinent des creux. Transposons cette scénette dans le domaine de la tectonique alpine.

Dans les ondulations de la pâte, les bosses sont des anticlinaux et les creux, des synclinaux. Le hachis, ce sont les nappes de charriage. La spatule figure l’érosion. Celle-ci est beaucoup plus efficace sur les anticlinaux qui, du fait de leur élévation et de leurs formes convexes, lui sont vulnérables. Les synclinaux sont bien mieux immunisés. Bien sûr, il en va de même pour les matériaux charriés qu’ils supportent. En revanche, ceux-ci ont trouvé dans la concavité des synclinaux une topographie qui les abrite des forces érosives : ruissellements, alternances gel -dégel, abrasion des glaciers, etc (croquis 3). C’est un peu comme une application des Saintes Ecritures : « quiconque s’abaisse sera élevé, quiconque s’élève sera abaissé ». Dans cette logique, les anticlinaux ont eu le tort de s’élever, et les synclinaux ont été bien inspirés de s’abaisser. C’est pourquoi les premiers sont fréquemment éventrés en combes, alors qu’il n’est pas rare de retrouver les seconds en situation perchée par rapport à celles-ci [2]. Mais revenons aux nappes de charriage. Leurs parties qui sont venues s’échouer à l’emplacement des synclinaux ont trouvé en eux des niches protectrices contre l’érosion (croquis 2 et 3). Leurs vestiges ne sont autres que les klippes telles que celle qui constitue la Montagne de Sulens (croquis 3). Elle se trouve confortablement installée dans la conque formée par le grand synclinal qui s’étire du Reposoir à Serraval, dont la chaîne des Aravis n’est autre que le bord oriental, alors que l’alignement allant du Bargy au Suet et se prolongeant par le Mont Lachat des Villards, le Grand Biollay et Cotagne, forment le bord opposé (photo légendée).

D’où proviennent les roches charriées, et comment ont-elles été déplacées jusqu’à se trouver aux emplacements occupés par les vestiges qu’elles nous ont laissés ?

Elles sont originaires de la partie interne de l’arc alpin, à l’est du massif cristallin du Beaufortain. Donc, elles ont été poussées dans le sens est-ouest, selon une composante tangentielle, c’est-à-dire selon une ligne grossièrement tangente par rapport à la surface terrestre. En effet, lorsqu’on évoque la formation des Alpes, on évoque immédiatement la dimension verticale, avec la fameuse expression de « soulèvement alpin ». Mais celui-ci est une résultante de forces très complexes qui ont affecté l’écorce terrestre. Les principales, les forces majeures, celles qui ont été véritablement motrices, se sont exercées selon une dimension horizontale. Si l’on se réfère à la théorie de la tectonique[3] des plaques continentales, celle qui supportait le continent européen actuel s’est glissée en un mouvement tangentiel sous la plaque dite « africaine ». Sous les contraintes ainsi créées, les sédiments formés dans les étendues marines et océaniques, coincés entre les deux plaques, se sont plissés (croquis 1) en donnant, entre autres, les classiques ondulations anticlinales et synclinales. L’océan alpin, bousculé, s’est retiré. À sa place, ont émergé des chaînes que les géologues appellent « subalpines » et les géographes « préalpines », (dont les Bornes-Aravis) d’où des confusions possibles dans leurs appellations respectives.

Par-dessus les plis préalpins, sont arrivées les fameuses nappes de charriage venues de l’est (croquis 1). C’est pourquoi, en exagérant un peu, on peut dire, en se plaçant du point de vue local, qu’elles « n’ont rien à faire ici », un peu comme si les calcaires, les marnes, les grès et les flyschs de notre massif, tous autochtones, s’étaient fait envahir et submerger par des nappes étrangères, d’origine lointaine.

Pour illustrer ces processus tectoniques, on peut évoquer une manipulation relativement simple. Supposons qu’une personne étale entre ses deux bras, sur une table bien lisse, un tapis assez souple. Sa main gauche est à l’ouest. Elle rapproche ses bras, qui tiennent ainsi le rôle des plaques continentales. Le tapis se plisse. Si le bras droit, plus fort, accentue son mouvement par rapport au bras gauche, les plis de l’est se gonflent, basculent vers l’ouest, se couchent, et finissent par chevaucher ceux qui s’étaient formés plus sagement de l’autre côté. C’est ce qu’ont fait les nappes de charriage (croquis 1). Mais il ne faut pas distinguer une phase de formation de plis autochtones tout à fait distincte de celle des charriages : les deux processus peuvent avoir été concomitants, de même que l’érosion ne succède pas forcément aux plissements : elle peut les entamer dès leur formation.

[1] Processus de formation des montagnes.

[2] C’est le cas, par exemple, de l’Arclusaz dans les Bauges, du Haut du Seuil en Chartreuse, et de la Forêt de Saou dans la Drôme.

[3] Les forces tectoniques animent l’écorce terrestre. Leur dynamique souple donne des nappes de charriage et diverses formes de plis. Leurs modes cassants dessinent des failles. Les deux styles se combinent fréquemment.

Du point de vue de la disposition des couches, les charriages et les klippes qui en restent, introduisent des anomalies stratigraphiques. En effet, normalement, lorsque l’on entasse des journaux, les plus anciens se trouvent à la base de la pile, et les plus récents au sommet. Dans un océan, il en va de même : les couches les plus récentes se superposent graduellement aux plus vieilles. Mais les nappes de charriage d’un âge donné, formées ailleurs, ayant été poussées par des forces tangentielles, peuvent aller recouvrir des roches plus récentes qu’elles, mises en place selon un ordre d’empilement normal à l’endroit où elles se sont sédimentées.

C’est ce que l’on constate sur les versants de la montagne de Sulens, où les pélites[1] de l’étage du Trias, remarquables par leur couleur pourpre à violacé, se trouvent à des altitudes plus élevées que celles de certaines roches autochtones du Jurassique ou du Crétacé, plus récentes. En fait, la situation est encore compliquée par des inversions, des retournements stratigraphiques non seulement entre roches charriées et autochtones, mais déjà au sein des unités charriées elles-mêmes !

D’un point de vue géomorphologique[2], la montagne de Sulens souffre quelque peu d’une comparaison avec les cimes environnantes taillées dans les calcaires autochtones de l’étage Crétacé, notamment le faciès urgonien qui dresse ses parois abruptes partout ailleurs. Elle paraît plus amorphe que la majestueuse pyramide du Mont Charvin, ou que les dalles inclinées aux bords acérés et redressés de l’Etale. Son altitude de 1839 m est plus modeste que celle des crêtes méridionales des Aravis ou du massif de la Tournette qui s’élèvent à son voisinage. En revanche,sa situation centrale dans le vaste synclinal du Reposoir-Serraval, en fait un belvédère de premier ordre : elle offre une vue à 360 °sur l’ensemble de la partie méridionale des Bornes-Aravis, mieux que d’autres sommets plus élevés mais plus excentrés. Le dégagement de la vue est encore amélioré par la combe annulaire qui l’entoure et la détache du relief autochtone (Cf. la photo légendée). C’est pourquoi cette montagne mérite bien les tables d’orientation judicieusement aménagées à son sommet, pour la satisfaction légitime des randonneurs.

[1] Roches détritiques à texture fine, argileuse, mais consolidées.

[2] La géomorphologie est la science qui étudie les formes du relief de la surface de la Terre, ainsi que leur genèse.

croquis_1

Le croquis 1 ci-contre donne un très bref aperçu d’une séquence de l’orogenèse alpine, d’après des dessins de Michel Marthaler, professeur émérite de géologie à l’Université de Lausanne, dans son ouvrage intitulé Le Cervin est-il africain ? publié en 2001 à Lausanne aux éditions Loisirs et Pédagogie.

Légende du croquis :
En vert, les plis autochtones (P) des chaînes préalpines (désignées comme subalpines par les géologues). Le massif des Bornes-Aravis en fait partie.

croquis_2Le croquis 2 est le grossissement de la zone figurant dans un cadre rectangulaire sur le croquis n°1.

Le croquis 3 montre la position logique d’une klippe telle que celle de Sulens,dans la configuration des plis autochtones, compte tenu des points d’application de l’érosion.

Ces trois dessins ne sont qu’une interprétation fort succincte des étapes tectoniques et morphogénétiques des klippes. Les véritables références scientifiques peuvent être trouvées aux pages 120 et 121 de l’ouvrage du Professeur émérite de géologie Jacques Debelmas, de l’Université de Grenoble I intitulé Alpes de Savoie. Il fait partie de la collection des guides géologiques régionaux édités par Dunod (Paris, 2011).

Dans l’édition Masson & Cie de 1970 des Guides géologiques régionaux consacrée aux Alpes de Savoie et du Dauphiné, le même auteur traitait déjà, mais plus succinctement, de la klippe de Sulens.

Sur l’Internet, il est indispensable de consulter le remarquable site www.geol-alp.com du Professeur émérite Maurice Gidon, lui aussi professeur émérite de géologie de l’Université de Grenoble I. La page adéquate est http://www.geol-alp.com/bornes/_lieux_aravis/sulens.html. On y accède par ce lien, ou en cheminant dans les pages suivantes : sections = Bornes, puis visites par localités (lieux). Sur la carte qui s’affiche, cliquer sur le figuré de la montagne de Sulens.

Robert Moutard
Agrégé de Géographie
Docteur en Géographie-aménagement de l’Université Lyon 3

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