La catastrophe des Andrans

 

En 1897, la catastrophe des Andrans a causé beaucoup de dégâts et modifié le paysage. Cette catastrophe fut relatée dans :

– « Le Petit Journal » du 05 avril 1897 ;

« L’Industriel Savoisien » du 10 avril 1897.

1. « Le Petit Journal » du lundi 5 avril 1897

EN SAVOIE : LA CATASTROPHE DE MANIGOD

(Dépêche de notre correspondant)
Annecy, 4 avril, 6 h 30 soir.

La nouvelle de la catastrophe de Manigod m’est parvenue hier soir à huit heures.

Ce matin à cinq heures, par une pluie battante, je m’y suis transporté. Le temps est épouvantable. Tout le long de la route ce ne sont que des champs submergés. L’eau coule de tous côtés, et les plus petits filets d’eau sont transformés en gros ruisseaux.
J’arrive à Thônes à huit heures. Là, je suis obligé de changer de voiture car les chevaux sont fatigués. Deux nouveaux chevaux me transportent à Manigod. Il me faut deux heures pour parcourir la forte montée de Thônes à Manigod, pour arriver aux lieux de la catastrophe.
En même temps que moi arrivent le secrétaire général de la Haute-Savoie, M. Schoendoerefer, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, M. Desroche, ingénieur ordinaire, M. Perillat, conseiller d’arrondissement du canton de Thônes, M. Aimé Veyrat, adjoint au maire de Manigod.
Nous arrivons au pied de la coulée de boue. Devant nous le torrent s’allonge sur deux kilomètres jusqu’à l’origine de la catastrophe.

Le lit, qui était très encaissé et dont les berges étaient boisées, est maintenant nivelé par une masse de boue qui, à certains endroits, atteint une prodigieuse hauteur. Le torrent se perd dans cette boue qui continue à avancer lentement.

Les ruines

La première maison détruite est une scierie qui était située à 4 kilomètres du chef-lieu de Manigod, en montant, c’est-à-dire en face du village de Coriaz.
Cette scierie appartenait à M. Joseph Veyrat-Durbex.
Nous arrivons ensuite près de l’emplacement qu’occupait le pont du nant Borrient.
Ce pont, qui était élevé de dix mètres au-dessus du lit, a été emporté.
La scierie de M. Pierre Bozon-Leydier, maire de Manigod, ainsi que le moulin de M. Pierre Sonnier, qui étaient situés près de ce pont, ont disparu.
Nous montons toujours, et notre guide nous montre l’emplacement du moulin d’Emmanuel Rouge-Pullon, ainsi que les traces d’un grenier de Joseph Maniglier.
A environ 300 mètres plus haut, au lieu-dit Vers-les-Nants, sur la rive droite, nous voyons les ruines d’une importante maison appartenant à M. Joseph Maniglier. Cette maison avait été reconstruite, car l’ancienne avait été emportée, il y a vingt-trois ans, par les débordements du torrent. Nous ne pouvons aller plus haut, car les champs sont transformés en véritables mares.

La pluie tombe toujours d’une façon désespérante et nous enfonçons tous dans la boue.

Du reste le lieu d’origine de la catastrophe est très visible. A un kilomètre en avant de nous, le nant Borrient que nous venons de parcourir se divise en deux branches, celle de gauche en montant est nommée nant de la Croix-Furiez, celle de droite nant de Landran. La partie comprise entre ces deux branches forme un mamelon de 200 mètres de hauteur, au sommet duquel se trouvait le hameau de Landran.

C’est au-dessous de ce hameau que l’éboulement s’est produit. Toutes les maisons ont été emportées avec l’éboulement.

La catastrophe s’est produite samedi matin vers cinq heures.

M. Claude Fillion, qui habite sur le côté opposé du torrent l’ayant le premier aperçue donna aussitôt l’alarme et put prévenir assez tôt les habitants de l’Andran qui s’enfuirent, après avoir sauvé le bétail.

C’est ainsi qu’il n’y eut aucune victime.

Le glissement

Le glissement s’est produit avec une vitesse de 40 centimètres à la minute. Il a duré toute la journée de samedi. Sur un parcours de 2 kilomètres, c’est un véritable chaos de boue, d’arbres, de pans de maisons et de bois.

Un léger éboulement s’était déjà produit dans la journée de vendredi, mais les habitants n’y avaient attaché aucune importance.

Outre les maisons détruites, de véritables forêts de sapins ont été emportées et une quantité immense de terrains de culture a été recouverte par la boue.
Toutes ces terres resteront improductives.

Les pertes sont énormes. Il est difficile de les évaluer actuellement.

A la première alerte, toute la population de Manigod s’est transportée sur les lieux pour porter secours dans la mesure du possible.
Lors de mon passage, de nombreuses équipes d’hommes de bonne volonté rivalisent de zèle pour sauver les épaves et arracher à la boue le plus de débris possible.
Les habitants sont absolument consternés, car ils craignent une seconde catastrophe.
Les riverains du torrent déménagent. Les bois ont formé barrage au confluent du Borrient et du Fier et ont ainsi retenu les terres d’éboulement.
Il est à craindre qu’au moment où ce barrage viendra à se rompre, ces terres ne se précipitent dans la vallée du Fier et ne viennent causer des dégâts à la ville de Thônes.

Le lieu d’origine de l’éboulement est composé d’une couche de terre végétale de 80 centimètres d’épaisseur sous laquelle se trouve une couche d’argile de 2 mètres d’épaisseur. On suppose que cette argile ayant été délayée par les eaux de pluie a glissé en entraînant la couche végétale. L’éboulement s’est produit au sommet sur une largeur de 800 mètres dans le lit du torrent.
La masse de boue a de 100 à 150 mètres de largeur et une hauteur moyenne de 50 mètres.

2. « L’Industriel Savoisien » du 10 avril 1897

Article anonyme.

Au-dessus du village des Endrans se trouve un mamelon, la Montagne des Endrans dont les flancs sont formés d’une couche de terre végétale de 1 mètre environ reposant sur de l’argile. Par suite des pluies de la semaine dernière, la terre, déjà fortement humectée, s’est crevassée, l’eau a pénétré jusqu‘à l’argile, et il s’est ainsi formé une nappe liquide sur laquelle la terre arable n’avait aucun point d’appui.

Aussi dès le vendredi de la semaine dernière, de légers éboulements s’étaient produits, mais les habitants des Endrans n’y avaient attaché aucune importance. Le samedi matin vers 5 heures, Monsieur Claude Fillion s’aperçut que la montagne glissait d’une façon sérieuse : il donna l’alarme au village, si bien que tous les habitants purent s’enfuir, chassant devant eux leur bétail.

Toute la journée du samedi, les terres ont continué à glisser, et après avoir détruit tout le village, se sont jetées dans le Nant Bruyant, torrent qui coule au bas.

Le lit de ce torrent dont les berges sont très encaissées, a été bientôt rempli de ces terres qui se sont changées en une sorte de boue liquide mélangée en outre à toutes sortes de débris, d’épaves et à une forêt de sapins enlevée par l’éboulement.

Toute cette masse qui, à son origine avait une surface de 800 m, après avoir envahi le torrent a atteint une hauteur de 50 mètres, sur 150 mètres de largeur, emportées par la pente du Nant Bruyant qui va se jeter dans le Fier. Elle a tout dévasté sur son passage, enlevant les maisons, les arbres, le pont du Nant Borrien d’une hauteur de 10 mètres, recouvrant la terre labourable.

Au confluent du Nant Bruyant et du Fier, les bois ont formé un barrage et empêché d’avancer la lave et les épaves.

On craignait que samedi ce barrage ne fût forcé et que le lit du Fier une fois envahi, ce nouveau torrent n’allât causer des ravages considérables dans la vallée de Thônes même.

La catastrophe a détruit le village de l’Endran en entier, soit les maisons de J.M. Thevenez, Jean Accambray, François Rouge-Potasson, Bernard Potasson, Mme veuve Françoise Fillion, Germain Paulet.

Le Nant Bruyant a emporté la maison et plus loin le grenier de Monsieur Joseph Maniglier, le moulin de M. Emmanuel Rouge- Pullon, celui de M. Pierre Sonnier, la scierie de M. Pierre Rozon- Leydier, maire de Manigod, et enfin la scierie de M. Joseph Veyrat-Durebex.

Les dégâts sont évalués à 400 000 francs. Dimanche matin se sont rendus sur les lieux : MM. Droz, secrétaire général de la Préfecture, Schoendorffer, ingénieur en chef, Desroches, ingénieur ordinaire, Cuillery, conseiller général du canton de Thônes, Périllat, conseiller d’arrondissement. Toutes les populations environnantes ont accouru sur les lieux de la catastrophe et ont fait de leur mieux pour arracher au torrent les quelques épaves qui surnageaient dans la boue.