La catastrophe des Andrans

Article paru dans « Le Petit Journal » du lundi 5 avril 1897

EN SAVOIE : LA CATASTROPHE DE MANIGOD

(Dépêche de notre correspondant)
Annecy, 4 avril, 6 h 30 soir.

La nouvelle de la catastrophe de Manigod m’est parvenue hier soir à huit heures.

Ce matin à cinq heures, par une pluie battante, je m’y suis transporté. Le temps est épouvantable. Tout le long de la route ce ne sont que des champs submergés. L’eau coule de tous côtés, et les plus petits filets d’eau sont transformés en gros ruisseaux.
J’arrive à Thônes à huit heures. Là, je suis obligé de changer de voiture car les chevaux sont fatigués. Deux nouveaux chevaux me transportent à Manigod. Il me faut deux heures pour parcourir la forte montée de Thônes à Manigod, pour arriver aux lieux de la catastrophe.
En même temps que moi arrivent le secrétaire général de la Haute-Savoie, M. Schoendoerefer, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, M. Desroche, ingénieur ordinaire, M. Perillat, conseiller d’arrondissement du canton de Thônes, M. Aimé Veyrat, adjoint au maire de Manigod.
Nous arrivons au pied de la coulée de boue. Devant nous le torrent s’allonge sur deux kilomètres jusqu’à l’origine de la catastrophe.

Le lit, qui était très encaissé et dont les berges étaient boisées, est maintenant nivelé par une masse de boue qui, à certains endroits, atteint une prodigieuse hauteur. Le torrent se perd dans cette boue qui continue à avancer lentement.

Les ruines

La première maison détruite est une scierie qui était située à 4 kilomètres du chef-lieu de Manigod, en montant, c’est-à-dire en face du village de Coriaz.
Cette scierie appartenait à M. Joseph Veyrat-Durbex.
Nous arrivons ensuite près de l’emplacement qu’occupait le pont du nant Borrient.
Ce pont, qui était élevé de dix mètres au-dessus du lit, a été emporté.
La scierie de M. Pierre Bozon-Leydier, maire de Manigod, ainsi que le moulin de M. Pierre Sonnier, qui étaient situés près de ce pont, ont disparu.
Nous montons toujours, et notre guide nous montre l’emplacement du moulin d’Emmanuel Rouge-Pullon, ainsi que les traces d’un grenier de Joseph Maniglier.
A environ 300 mètres plus haut, au lieu-dit Vers-les-Nants, sur la rive droite, nous voyons les ruines d’une importante maison appartenant à M. Joseph Maniglier. Cette maison avait été reconstruite, car l’ancienne avait été emportée, il y a vingt-trois ans, par les débordements du torrent. Nous ne pouvons aller plus haut, car les champs sont transformés en véritables mares.

La pluie tombe toujours d’une façon désespérante et nous enfonçons tous dans la boue.

Du reste le lieu d’origine de la catastrophe est très visible. A un kilomètre en avant de nous, le nant Borrient que nous venons de parcourir se divise en deux branches, celle de gauche en montant est nommée nant de la Croix-Furiez, celle de droite nant de Landran. La partie comprise entre ces deux branches forme un mamelon de 200 mètres de hauteur, au sommet duquel se trouvait le hameau de Landran.

C’est au-dessous de ce hameau que l’éboulement s’est produit. Toutes les maisons ont été emportées avec l’éboulement.

La catastrophe s’est produite samedi matin vers cinq heures.

M. Claude Fillion, qui habite sur le côté opposé du torrent l’ayant le premier aperçue donna aussitôt l’alarme et put prévenir assez tôt les habitants de l’Andran qui s’enfuirent, après avoir sauvé le bétail.

C’est ainsi qu’il n’y eut aucune victime.

Le glissement

Le glissement s’est produit avec une vitesse de 40 centimètres à la minute. Il a duré toute la journée de samedi. Sur un parcours de 2 kilomètres, c’est un véritable chaos de boue, d’arbres, de pans de maisons et de bois.

Un léger éboulement s’était déjà produit dans la journée de vendredi, mais les habitants n’y avaient attaché aucune importance.

Outre les maisons détruites, de véritables forêts de sapins ont été emportées et une quantité immense de terrains de culture a été recouverte par la boue.
Toutes ces terres resteront improductives.

Les pertes sont énormes. Il est difficile de les évaluer actuellement.

A la première alerte, toute la population de Manigod s’est transportée sur les lieux pour porter secours dans la mesure du possible.
Lors de mon passage, de nombreuses équipes d’hommes de bonne volonté rivalisent de zèle pour sauver les épaves et arracher à la boue le plus de débris possible.
Les habitants sont absolument consternés, car ils craignent une seconde catastrophe.
Les riverains du torrent déménagent. Les bois ont formé barrage au confluent du Borrient et du Fier et ont ainsi retenu les terres d’éboulement.
Il est à craindre qu’au moment où ce barrage viendra à se rompre, ces terres ne se précipitent dans la vallée du Fier et ne viennent causer des dégâts à la ville de Thônes.

Le lieu d’origine de l’éboulement est composé d’une couche de terre végétale de 80 centimètres d’épaisseur sous laquelle se trouve une couche d’argile de 2 mètres d’épaisseur. On suppose que cette argile ayant été délayée par les eaux de pluie a glissé en entraînant la couche végétale. L’éboulement s’est produit au sommet sur une largeur de 800 mètres dans le lit du torrent.
La masse de boue a de 100 à 150 mètres de largeur et une hauteur moyenne de 50 mètres.

Historique de l’Inventaire à MANIGOD

7 MARS 1906

Si la foi des habitants de Manigod n’a pas encore transporté des montagnes, elle a du moins, le 7 mars 1906, transporté une imposante force armée. Trois compagnies du 30e sur pied de guerre, 70 gendarmes, deux commissaires spéciaux, M. Naudet d’Annecy, et celui d’Annemasse, 4 crocheteurs civils, Isard, Marcoz, Dunoyer et Pratter, d’Annecy. Le préfet, dit-on, et M. Leyat, procureur de la République, en permanence chez M. Hôtelier, juge de paix à Thônes, la voiture cellulaire prête à emmener en prison tous les manifestants arrêtés et condamnés d’avance, tout cela mobilisé pour une paroisse de 300 électeurs. 400 hommes armés, contre 300 citoyens paisibles, telle est la situation créée par un préfet habile !!!

La nouvelle de ce déploiement de force armée s’était bien répandue la veille dans la population ; on se refusait à le croire. Aussi, au matin, tous les préparatifs se bornaient à une rangée de casseroles formant guirlande à l’entrée du village, et un drapeau en berne au clocher. Soudain, vers 9 heures, on apprend la mise en marche d’un détachement quittant Thônes ; alors c’est une frénésie ; l’église est envahie, les cloches s’ébranlent, sonnant le glas, les bancs s’entassent en barricades formidables derrière six portes de l’église.

Dans la crainte de voir l’église cernée avant l’heure, le clergé se décide à porter le Saint-Sacrement à la cure. La messe peut cependant se dire à l’heure habituelle, pendant qu’une compagnie fait halte à 400 mètres du village. Aussitôt après la messe, M. l’abbé rappelle aux assistant les paroles de calme dites par M. le Curé le dimanche précédent ; il les supplie de regarder cette mobilisation incompréhensible et ridicule comme un honneur pour leur foi. « Si vous voulez écouter mon conseil, ajoute-t-il, vous laisserez l’église complètement vide, vous n’occuperez pas même les abords, ce sera un moyen d’éviter tout incident regrettable et de rendre plus ridicule un tel déploiement de force armée. » De vives protestations accueillent ces paroles : « Abandonner notre église, jamais ! » Un groupe de catholiques (d’hommes, de femmes) s’y enferment. A grand-peine les prêtes peuvent obtenir que personne ne reste sur le perron ; sans cette soumission et cette précaution, les pires incidents étaient à craindre de la part d’une population que l’arrivée intermittente des troupes excite toujours plus.

En attendant l’heure, M. le Curé se promène sur le perron en souriant ; M. l’Abbé, près du Conseil de Fabrique, dit tranquillement son bréviaire.

Un dernier groupe apparaît à travers les arbres dénudés, groupe qui a dû faire tressaillir le feston des casseroles ; ce sont les gendarmes, escortant les commissaires, l’agent et les plus répugnants de la troupe, les crocheteurs. A midi et demi, l’agent, M. Martin, et les commissaires escaladent le perron surplombant la place. M. le Curé veut lire sa protestation : « Je suis prêt à entendre votre protestation, dit l’agent, mais quand vous la lirez sur les portes ouvertes de votre église. – « Dans ce cas, répond M. le Curé, je ne la lirai pas. » Et il proteste avec vivacité contre les illégalités commises, contre le déploiement de troupes fait pour la première tentative d’inventaire. « Pour qui donc prend-on mon peuple, s’écrie-t-il ; veut-on nous traiter comme des sauvages ? »

Un colloque assez vif s’engage d’ailleurs entre M. le Curé, M. l’Abbé, les membres de la Fabrique et l’agent de l’Inventaire. Devant le refus catégorique d’ouvrir les portes, M. Martin, se décide à entendre les protestations de M. le Curé et du Conseil de Fabrique.

Après un nouveau refus, sans en référer au préfet, M. Naudet fait connaitre sa mission de procéder par violence. « Exécutez vos ordres, lui est-il répondu. » –Ce n’est pas à la victime à aider les bourreaux, avait dit M. le Curé dans sa protestation. » M. Naudet procède aux sommations, qui restent inutiles. La porte qui sera sacrifiée est choisie. Les crocheteurs s’approchent sous les huées. On voit l’un d’eux s’élancer avec un lourd pal de fer. Oh ! ce frisson et ce cri de protestation qui parcourt les fidèles groupés derrière les soldats, lorsque le premier coup s’abat sur cette porte respectée même pendant la Terreur de 93. Et pendant une heure les coups, les efforts se succèdent contre cette porte barricadée qui résiste quand même, comme la foi de toutes les générations qu’elle a vues se succéder. Les protestations à l’extérieur s’unissent aux cantiques chantés à l’intérieur. Les glas continuent, lugubres. Exaspérés par cette résistance, un commissaire et deux crocheteurs se détachent, et vont attaquer une seconde porte, celle de la Chapelle du Sacré-Cœur. Celle-ci résiste moins ; le troisième coup la fait céder ; il s’agit de traverser la barricade ce qui se fait non sans peine. Enfin la victoire reste à la force, et on voit deux ou trois gendarmes acharnés arracher les bancs avec rage, les élever et les précipiter à terre pour les briser. Puis, lorsque les deux issues sont ouvertes, les gendarmes s’y engouffrent, poursuivent les assiégés qui se refusent à sortir de leur église. M. l’Abbé lui-même essaye de calmer et le zèle des uns et les protestations des fidèles. Il arrache même des mains d’un gendarme une mère de famille que celui-ci bouscule. Cet excès de zèle outré, pour ne rien dire de plus, ne fut le fait que de deux ou trois sectaires.

Enfin, l’agent peut pénétrer ; il opère illégalement encore, seul, sans témoins, au milieu des bancs brisés et à travers les barricades. Il est d’ailleurs lamentable, le spectacle de cette église en désordre avec son Autel couvert de ses tentures de deuil.

L’armoire à trois clefs avait été portée en sacristie. Les détenteurs des clefs refusent d’ouvrir. « Elle nous sera bien inutile quand nous serons dépouillés, fait remarquer M. le Curé, vous pouvez la forcer. » M. Naudet intervient avec ses nouveaux employés les crocheteurs ; « J’aurai le plaisir de vous voir opérer une seconde fois, dit en souriant M. le Curé ; ce travail vous va très bien. » Il ne reçoit pas de réponse.

Enfin, c’est fini, les soldats s’ébranlent, acclamés ; les agents et les crocheteurs disparaissent, vigoureusement conspués. Le petit village de Manigod avait eu l’honneur d’être mis pendant trois heures et demie en état de siège pour sa foi, mais ce siège ne sera pas un des plus beaux titres de gloire du préfet Ténot, affolé par des rapports imbéciles et des racontars idiots.

A peine les abords de l’église sont-ils évacués que la foule se précipite ; on se dispute les débris des portes ; on en fera des croix, tristes souvenirs qu’on gardera cependant avec fierté. Puis on se groupe dans l’église, examinant les dégâts, commentant les incidents, riant de la peur causée au ridicule représentant d’un gouvernement persécuteur. Bientôt le désordre se répare, le Saint-Sacrement est rapporté en triomphe dans sa demeure ; le lendemain soir, grâce aux bonnes volontés, les dégâts n’apparaissaient plus ; seules des portes provisoires attendaient celles que de généreux donateurs se sont spontanément offerts à reconstruire à leurs frais.

Simple coïncidence

Au moment où l’agent pénétrait, commençait à la Chambre des députés la séance qui devait renverser le ministère Rouvier, l’auteur de la loi de séparation. Trois mois après sa promulgation, cette loi, par ses inventaires sanglants, faisait crouler le ministère qui avait promis de l’exécuter jusqu’au bout.

Au moment de l’Inventaire, étaient :

  • Curé : M. l’Abbé Joseph Bosson, depuis 16 ans.
  • Vicaire : M. l’Abbé Joseph Colloud, depuis 11 ans.
  • Membres du Conseil de Fabrique : MM. Favre François, Président, Bozon Pierre, Maire, Josserand Marie-Joseph, Accambray Aimé, Avettand-Fenoël François, Veyrat-Charvillon Cyprien, de La Vellaz.

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Protestation de M. le Curé de Manigod.

Monsieur,

Le Curé de Manigod soussigné fait les déclarations suivantes :

La loi dite de Séparation de l’Église et de l’État est condamnée par le Pape et par tous les évêques de France. Elle est tenue pour impie et contraire à la Constitution de l’Église, comme renversant la justice et foulant aux pieds les droits de propriété de l’Église, comme violant la fidélité au traité de son annexion à la France, qui lui garantissait tous ses droits, existant en 1860.

L’inventaire ordonné par cette loi est considéré par tous les vrais catholiques comme la mainmise de l’État sur les biens de l’Église, comme le prélude de la spoliation. Les inventaires de 1792 et les inventaires récents des biens des Congrégations religieuses servent de leçons pratiques. Les aveux et les menaces des ennemis de Dieu sont formels et publiques. En 385, saint Ambroise disant à Valentinien qui voulait s’emparer d’un édifice sacré : les choses divines ne sont pas soumises à la puissance de l’empereur romain.

De nos jours des législateurs sectaires ne peuvent pas plus disposer en maîtres des biens qui ne leur appartiennent à aucun titre.

Les biens de l’Église et du Bénéfice-Cure de Manigod, confiés à ma garde, proviennent des libéralités de prêtres et de fidèles qui ont fait des sacrifices et des fondations pour le Culte divin. Les droits des fondateurs sont imprescriptibles et immuables. Le curé doit surveiller les fondations et en acquitter les charges mais il ne peut, en aucune manière, éluder ou changer les intentions des fondateurs.

Pour toutes ces raisons, je proteste de toute l’énergie de mon âme contre le susdit inventaire des biens de l’Église et du Bénéfice-Cure de Manigod.

Je proteste, non seulement pour moi, Curé, mais encore pour tous mes pieux paroissiens, dont la foi et les opinions religieuses sont bien connues.

Je suis invité à prendre part à cette triste opération ; mais certainement ce n’est pas à la victime à aider les bourreaux.

Pour moi, ne voulant et ne pouvant, en conscience, participer à l’exécution de la loi scélérate condamnée par le Pape sous tout rapport, je ne prendrai aucune part ni directe, ni indirecte à cet inventaire tout en réservant et en voulant revendiquer par tous les moyens légaux, les droits des particuliers, des fondateurs, de l’Église et du Bénéfice-Cure de Manigod.

Je demande que la présente protestation soit consignée en tête du procès-verbal de l’inventaire.

Manigod, le 7 mars 1906.
Joseph Bosson, Curé

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Protestation des Membres du Conseil de Fabrique de Manigod

Les soussignés, membres du Conseil de Fabrique de l’Église de Manigod, déclarent protester de toutes leurs forces contre l’Inventaire qui leur est imposé. Ils protestent, parce qu’il est la première exécution d’une loi condamnée, le 11 février dernier, par le chef de l’Église, le Souverain Pontife auquel ils se déclarent unis et soumis de toutes les forces de leur âme, de tout l’amour de leur cœur.

Ils protestent, parce que, en vertu de l’art. 5, paragraphe 1er de la loi de séparation, cet inventaire n’est pas autre chose que le premier acte d’une mesure destinée à dépouiller la Fabrique de Manigod de fondations pieuses dont nous, Fabriciens, avons la garde.

Ils protestent contre un acte qui est une attaque directe contre leur honorabilité de citoyens français. L’inventaire est, en effet donné comme mesure conservatoire et préservatrice. Ceux qui l’ont imposé supposent donc que, nous, Fabriciens, nous manquerions à l’engagement de bien administrer le patrimoine de l’Église qui nous est confié ; ils supposent donc que nous Fabriciens, nous nous rendrions coupables d’aliénation, de soustractions ou de détournements à l’égard des biens que nous regardons comme plus sacrés et plus inviolables que les nôtres propres. Une supposition si injurieuse, nous la retournons avec l’estime qu’elle mérite, contre ses auteurs.

Ils protestent contre l’exécution d’un Inventaire qui, pour être strictement légal, n’aurait dû être fait qu’après publication entière du Règlement d’administration publique complétant la loi.

Ils protestent au nom de toute la population de Manigod, qui par souscription publique faite notamment en 1886, a orné et meublé son Église, et au nom de tous les donateurs dont ils réservent les droits. – Ils entendent, de plus, faire toute réserve sur les meubles, immeubles, sol des établissements du culte et fondations qui seraient couverts par les droits acquis du traité d’annexion de 1860.

Ils protestent, parce que l’Histoire leur fait craindre que cet Inventaire ne soit le prélude de la fermeture de leur Église.

Comme il conste d’après une délibération du Conseil Communal de Manigod du 16 Nivôse an II de la République, cette église fut déjà inventoriée au commencement de la Révolution et le dernier dimanche du Février 1793, elle était fermée, les objets du culte étaient volés par le Directoire révolutionnaire.

Ils protestent enfin en rappelant un fait de leur Histoire. Le 14 octobre 1792, nos ancêtres donnaient à l’unanimité le consentement à leur union avec la France, à la condition que la Religion de leurs pères demeurera intacte. (Procès-verbal de cette assemblée).

Dans le fort de la Terreur, ils exposaient leurs biens et leur vie en cachant dans leurs demeures les prêtres mis hors la loi.

Aujourd’hui, voulant continuer les traditions de nos ancêtres au nom de toute la population chrétienne de Manigod, nous déclarons ne jamais vouloir nous courber devant la plus petite atteinte à la liberté de conscience et à notre foi, pas plus devant celle qui doit s’accomplir aujourd’hui que devant celles qui pourraient la suivre.

En conséquence, unis au Chef de l’Église, unis à la condamnation solennelle qu’il a faite de cette loi injuste, considérant que nous ne sommes pas autorisés à disposer de biens dont nous ne sommes que les administrateurs, déclarons nous opposer à cet inventaire et refusons d’y prendre part, même à titre de témoins muets et attristés.

Toutefois, nous requérons l’insertion de la présente protestation en tête du procès-verbal dudit Inventaire, avec toutes les réserves qu’elle contient.

Délibéré, fait et signé à Manigod, le 7 mars 1906.

FAVRE François, Président.
BOZON pierre, Maire.
JOSSERAND Marie-Joseph.
ACCAMBRAY Aimé.
AVETTAND-FENOEL François.
VEYRAT-CHARVILLON Cyprien, de La Vellaz.

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_______________________________________________________________________________________ Annecy, Imprimerie J. ABRY, 3, rue de la République. – 06-3312

Les chapelles

1 – Les chapelles à Manigod

Il est assez remarquable que les 6 chapelles de Manigod soient placées sur deux lignes : l’une s’étend par le fond de la vallée, depuis le Villard-Dessous jusqu’à la Charmette en passant par les chapelles de Joux et Tournance, tandis que l’autre ligne s’étend du Montpellaz au Plan des Berthats ; de sorte que ces deux lignes forment une croix avec l’église au croisement de ces deux lignes.

Ces 6 chapelles sont sises dans les hameaux de :

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Expo photo 2016

 

Affiche expo photoDurant l’étExpoPhotoChezgiloué 2016 (de début juillet à fin octobre), l’exposition photo « Village de Manigod : d’hier à aujourd’hui » a retracé l’évolution du village (le Chef-Lieu) pendant près de 2 siècles.
  
Près de 150 photos, réparties sur 27 panneaux ont été présentées à travers le village (vitrines de la Poste, la boulangerie, la mairie/OT, l’ancienne supérette, l’auberge du Sulens, le salon de coiffure « Nathalie », les magasins éphémères, le clocher et l’ancienne mairie).

Cette exposition, visible 7 jours/7 et 24h/24, a connu un très vif succès.

 

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Résultats du concours photo 2016

Résultats Concours Photo 2016

Pendant l’été, Manigodins et touristes ont été invités à participer à un concours photo sur le thème « Le village de Manigod et ses hameaux. A vous de nous les montrer tels que vous les aimez ! »
Une quinzaine de photographes amateurs ont parcouru la vallée en quête du cliché vainqueur.  
Les meilleurs clichés ont été récompensés lors du repas-spectacle du 13 novembre 2016 à la Salle des Fêtes de Manigod.

Concours Photo 2016 – 1er Prix Enfant

Concours Photo 2016 – 1er Prix Adulte

Concours Photo 2016 – 2e Prix Adulte

Concours Photo 2016 – 3e Prix Adulte

Concours Photo 2016 – 4e Prix Adulte

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L’Aulp de Fier

L’AULP DE FIER D’EN HAUT
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L’AULP DE FIER D’EN BAS
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Documents d’archives
31 décembre 1882 : achat de la montagne dite de l’Haut de Fier

Le Conseil fait connaître à l’assemblée que la montagne dite de l’Haut de Fier est mise en vente ; que la commune de Manigod peut acquérir cet immeuble qu’elle avait possédée autrefois, et en outre des avantages qui reviendraient à la commune de cette acquisition, elle ferait cesser le nombre de procès-verbaux qui, à peu près toutes les années, résultent de cette montagne sur le terrain communal.

…prie le Conseil de prononcer qu’il entend faire l’achat de la dite montagne, et demande jusqu’à quelle somme il pourrait aller aux enchères.

….Considérant les avantages incontestables qui résultent pour la commune de l’achat de cet immeuble, en fournissant, dans quelques années, un produit toujours assuré, et désirant d’ailleurs de faire cesser les disputes continuelles qui surviennent entre les propriétaires voisins du territoire communal pour le motif indiqué ci-devant… le Conseil à l’unanimité, prie le Maire d’acheter la dite montagne au nom de la commune.

23 mars 1883 /Préfecture de la Haute-Savoie/ autorisation de vente ou d’acquisition par une commune
Le Préfet de la Haute-Savoie…

  • vu la délibération du Conseil municipal de Manigod en date du 31 octobre 1882, et du 4 février 1883, votant l’acquisition au pris de 35 600frs de la montagne dite du Haut de Fier, appartenant à la dame Prévost Marie, veuve de Mr Plantamour Emile,
  • la promesse de vente inscrite le 31 octobre 1882 par Sr Cuillery JF, mandataire de la dame veuve Plantamour
  • le procès-verbal d’expertise dressé le 18 février 1883 par r Gay, maire des Clefs,
    considérant que l’acquisition projetée est avantageuse en ce qu’elle donnera une plus-value considérable aux propriétés communales avoisinantes et enclavées en partie…, Mr le maire est autorisé à passer acte authentique de l’acquisition de la montagne de l’Haut de Fier.

joint acte 7 décembre 1882 constitution mandataire d Mme Plantamour, J F Cuillery, maître d’hôtel à Thônes

2 E 9412 / notaire André à Thônes
29 mars 1883 / n°109 / acquisition de la montagne de l’Haut de Fier

Vente d’immeubles en faveur de la commune de Manigod, représentée par Mr Pierre Accambray, son maire

Prix 35 600

Par devant Mr Barthélémy André, notaire à Thônes, ont comparu,
D’une part :
Mr J.F Cuillery, maître d’hôtel, demeurant à Thônes, agissant en qualité de mandataire de Mme Marie Prévost, veuve de Mr Emile Plantamour, propriétaire, demeurant à Genève, aux termes de procuration du 7 décembre 1882…. (annexé au présent),
D’autre part, Mr Pierre Accambray…, maire du même lieu, propriétaire demeurant à Manigod, agissant en cette qualité, comme chargé de l’exécution d’un arrêté de Mr le Préfet de Haute-Savoie du 23 mars courant,

De Mr Joseph Veyrat-Durebex…, conseiller municipal,

Lesquels comparant ont éxécuté comme suit :

La propriété dénommée montagne de l’Haut de Fier possédée par Mme veuve Plantamour, née Prévost, sur ladite commune de Manigod, contenant chalet, pâturages, lac, bois et rochers de le contenance de 190 ares, 67 ares et 92 centiares, représentée à la Mappe locale, sauf erreur par les n° entiers 9442 9443 9444 9463 9464 9465, et par partie de ceux 9462 9467 94568, et confiné au couchant par la propriété de Claude Avettand-Fenoêl, au nord par la commune d’Ugine et des autres côtés par celle de Manigod

Origine de la propriété

Mme Plantamour se trouve propriétaire des immeubles dont il s’agit, tant en sa qualité d’héritière pour une moitié de Mr Louis Alexandre Prévost, son père, que pour s’être attiré, par acte du 10 mai 1870, aux minutes du notaire soussigné, les droits de Mme Amélie Prévost, épouse de Mr…, sa sœur, et sa cohéritière pour l’autre moitié de la succession paternelle.

Ces immeubles étaient parvenus à Mr Prévost, en vente que lui en avait faite Mr le Baron Antoine François Auguste Saladin, de Genève, par acte du 15 avril 1850 (Mtre Perreard, notaire à Annemasse), et en vertu d’un acte d’échange passé avec la commune de Manigod le 18 juillet 1863, devant Mtre Bailly, notaire à Annecy),

Enfin, ces immeubles avaient donné lieu à une délimitation intervenue entre Mr Prévost, la commune de Manigod et le sieur Avettand-Fenoël, du même lieu, réglé par procès-verbal du 4 novembre 1852.

Prix : la présente vente a été consentie pour le prix de 35 600frs

Au 1er janvier 1883, exigible le 1er janvier 1884, mais pouvant être payé plus tôt, soit lorsque la commune acquéresse aura réalisé l’emprunt qu’elle est autorisée à contracter pour éteindre cette dette.

12 juillet 1885 : acquisition de vieux chalets
…prient Mr le Préfet autorisation d’acquérir les vieux chalets de montagne du Haut de Fier et du communal adjacent..

? (retrouver début)

Chalet ( ?) qui était entouré de toutes parts par les pâturages communaux de Manigod.

(cadastre section C n° 153 et 154)

Acquis par acte du 15 février 1911 (Mtre Denarié notaire à Thônes)

Par testament du 5 juillet 1884 (Mtre Favre notaire à Thônes, par lequel Veyrat Seran Emmanuel ( ?), feu Jean, avait légué la dite construction à Mme Josserand née Avettand Raffin( ?)

23 octobre 1921 : enquête préliminaire par laquelle le Conseil municipal de Manigod demande l’autorisation d’acquérir 3 chalets situés sur les pâturages communaux de Tardevant, pour le prix global de 9400 Frs.

Avis du commissaire enquêteur : considérant que la commune, en faisant l’acquisition des chalets dont il est question fait une opération qui deviendra d’un rapport très important par la suite et qu’elle acquiert les chalets dans de très bonnes conditions.

… avis favorable..

…l’acquisition des 3 chalets de Tardevant lui permettra d’améliorer la montagne pastorale de ce lieu et de la louer un fort prix, d’où nécessité d’acheter ces trois bâtiments. La dépense en résultant sera largement recouvrée dans l’avenir par la plus value de la location que la commune retirera de la montagne de Tardevant.

(chalets appartenant à Fillion-Robin Jean, Fillion-Robin Léopold Marius, Veyrat-Delachenal Louis).

28 décembre 1929 : achat du chalet de la Blonnière

Josserand Eugène et Avettand Raffin

Mr le Président expose que les pâturages communaux de la Blonnière ont été mis en adjudication publique et loués le 22 avril 1928, mais qu’il n’existe aucun chalet appartenant à la commune pour abriter les exploitants.

(Acheté pour la somme de 1500 frs)

L’église Saint Pierre

 

Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de Manigod, il semble que l’existence d’une chapelle au village ait toujours été mentionnée et sur le même emplacement qu’actuellement.

Cependant, les écrits la concernant ne remontent qu’à 1414, à l’occasion de la visite pastorale de Mgr Bertrand, évêque de Genève.
Quant au plus ancien registre de la paroisse, il date de 1567, année de naissance de St François de Sales, lequel fera sa propre visite en l’an 1607.

LES GRANDES DATES

1020 : Premières traces certaines de l’existence de Manigod.

La famille de Chevron de Villette, d’où sont issus le pape Nicolas II, trois archevêques de la Tarentaise et un évêque de la Cité d’Aoste, est propriétaire des terres. Ce fief est partagé en 1447 avec la famille d’Arenthon d’Alex, les droits féodaux passent en 1610 aux Comtes de Reydet qui les cèdent plus tard aux Comtes de la Barre.

En 1762, ceux-ci vendent leur seigneurerie au notaire François Missillier, de Thônes, qui lui-même la revend à la Commune le 31 décembre 1766.

Le 4 juin 1776, Manigod devient commune à part entière, confirmé par lettre patente signée le 23 janvier 1778 par Victor Aimé, roi de Sardaigne.

1687 : Construction de la nouvelle église.

L’histoire de l’église actuelle commence vraiment le 9 juin 1687, à l’occasion de la 3ième visite pastorale de Mgr d’Arenthon d’Alex, où décision est prise de construire une nouvelle église. Jusque là, l’église était constituée d’un bâtiment en bois, au sol de terre battue, dont l’état laissait beaucoup à désirer. Le choix du lieu de construction a été l’occasion d’une grande polémique. Une majorité, dont le curé Fichet, optait pour le lieu dit «Le Crêt», alors qu’une minorité très forte fit basculer la décision en faveur de l’emplacement actuel. Ce qui fait dire à M. Vittoz, dans ses mémoires : «c’est ainsi que l’église est placée sur une espèce de précipice où nous la voyons et où elle est dérobée à la plus grande partie de la paroisse». L’inconvénient de déplacer le cimetière entourant l’ancienne église a certainement pesé lourd dans la décision.

1688 – 1690 : Construction de l’église en « dur ».

En 1688, la population est de 1 500 habitants environ. Elle approchait les 1 600 en 1630 où une grande épidémie de peste fit périr près de 400 personnes.

14 mars 1688 : Bénédiction de la pierre fondamentale.

1703 : Consécration par Mgr Michel-Gabriel de Roussillon de Bernex.

Lors de sa visite pastorale du 4 août 1703, Mgr Michel-Gabriel de Roussillon de Bernex consacre l’église. Celle-ci comporte un maître-autel et 4 chapelles intérieures : Notre-Dame de Grâces, St Jean l’Evangéliste, St Antoine et St Esprit/St Jacques (il y en avait 6 dans l’ancienne). Dans le clocher, il y a 3 cloches, dont la plus petite s’y trouve encore; les autres ont été récupérées par les révolutionnaires en 1793.
«Les personnes de l’art pensent que, parmi les églises paroissiales de la campagne, il y en avait alors bien peu qui fussent plus belles que celle de Manigod» (Vittoz).

1718 : Dotation du premier rétable en bois

Ce premier rétable fut remplacé en 1804 par un nouveau (aujourd’hui disparu).

1886 – 1887 : Agrandissement de l’église

L’église est agrandie de la nef actuelle . L’ancien clocher en bulbe (en bois) est remplacé par un clocher en dur,  à son emplacement actuel.
Consacrée par Mgr Isoard, le 14 juin 1888, l’église est placée sous le vocable de St Pierre, le titulaire étant St Christophe de Lycie (martyr en l’an 250, Asie Mineure).
En plus du maître autel, en maçonnerie et marbre, elle ne comporte plus que 2 autels latéraux : l’un dédié à Notre Dame de Grâces, offert par J-B. Veyrat-Charvillon (1894) et l’autre dédié au Sacré Cœur et offert par la paroisse (1899).

Les vitraux sont de Bessac (Grenoble). Ceux du chœur datent de 1887. Ceux de la nef datent de 1932.
Le clocher abrite 4 cloches : une petite de 1770 (celle de l’ancienne église), deux de 1877 et une de 1879. La première a été fondue par Louis Léonard et les trois autres par Paccard Frères.
Les fonds baptismaux, en pierre taillée, sont vraisemblablement issus de l’église antérieure à 1687.
La chaire représente les 4 évangélistes.

1911 : Harmonium

En 1911, un harmonium «Dumont-Lelièvre» est installé sur la tribune située dans le chœur. Il est orné d’un buffet décoré de tuyaux factices, en bois.
Temporairement, cet harmonium fut installé sur l’estrade au fond de l’église. Aujourd’hui, il a repris son emplacement initial.

1985 – 1987 : Restauration complète de l’édifice.

Travaux effectués : assèchement des soubassements, reprise des réseaux électriques, restauration des vitraux, réaménagement de la sacristie et du vestibule, réfection complète de la décoration intérieure du style Sarde, à l’identique, déplacement des fonds baptismaux vers l’autel de la Vierge, transfert de la chaire du deuxième pilier de la nef, réintégration de l’harmonium à son emplacement d’origine après un déplacement de plusieurs années sur la tribune située au fond de l’église.
Au cours de ces travaux, découverte des anciennes fresques décorant les autels originaux (non apparents) et d’une croix de consécration très bien conservée et remise en valeur. L’inauguration est intervenue en mai 1987.

1994 – 1995 : Modification du parvis.

Reprise du dessin de celui du XIXième siècle, intégration de l’escalier d’accès et représentation de l’effigie de Saint Pierre, sur le fronton.

1996 : Installation d’un orgue à tuyaux
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En 1991, le projet de construction d’un orgue neuf est lancé conjointement par la Commune et la Paroisse. Une commission « orgue » comportant des représentants de ces deux parties plus de la Chorale et deux conseillers techniques est constituée pour l’étude et le suivi du projet.
En 1994, après avoir obtenu l’accord de la commission nationale des orgues non classés, avoir satisfait à toutes les exigences administratives et trouvé le financement, la construction est lancée. Ce sera un orgue de style italien, de 22 jeux, orné d’un buffet en noyer sculpté, construit entièrement par Monsieur Barthélémy Formentelli, facteur d’orgues près de Vérone (Italie). Il a été inauguré, puis béni par Monseigneur Hubert Barbier, évêque d’Annecy, le 30 juin 1996.

 

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Des roches qui n’ont rien à faire ici…

…Mais heureusement qu’elles sont là !

En effet, leur présence et la manière dont elles se disposent nous aident à comprendre l’orogenèse[1] à l’échelle du massif des Bornes-Aravis, et, plus généralement, des Alpes en général. Il s’agit des roches sédimentaires qui constituent la montagne de Sulens.

Il y a quelques semaines, paraissait sur notre blog une photographie prise par Florence Baud-Grasset, qui m’a permis de la revêtir de quelques traits facilitant son interprétation. Judicieusement pris depuis les Bauges orientales, donc avec un recul significatif, ce cliché montre fort bien la position du Sulens dans le contexte de notre massif.

Cette montagne, bien individualisée, est une klippe, c’est-à-dire un vestige des nappes de charriage qui sont venues se superposer aux roches autochtones, celles qui constituaient notre massif lors de leur émersion de l’océan alpin (croquis 1).

Pour illustrer ce mécanisme, on peut emprunter une image à l’art culinaire. Imaginons un marmiton qui prépare une tarte à la viande. Il commence par disposer un fond en pâte feuilletée dans un récipient. Son maître observe qu’il ne l’a pas étalée correctement. Il l’a serrée, la froissant en des ondulations qui dessinent des creux et des bosses. L’apprenti, trop pressé et peu méthodique, dépose sur un bord du récipient le hachis dont il veut garnir le fond de tarte. Au lieu de la répartir convenablement, il l’étale irrégulièrement d’un grand coup horizontal de sa spatule. Mécontent, le chef cuisinier lui ordonne de racler le hachis et de recommencer complètement ses opérations. L’élève s’exécute, et reprend sa spatule pour ôter la garniture. Mais entre temps, la pâte disposée au fond du moule s’est durcie, et ses ondulations se sont fixées. Si le hachis part bien lorsqu’il est situé sur un pli en bosse, il en reste au fond de ceux qui dessinent des creux. Transposons cette scénette dans le domaine de la tectonique alpine.

Dans les ondulations de la pâte, les bosses sont des anticlinaux et les creux, des synclinaux. Le hachis, ce sont les nappes de charriage. La spatule figure l’érosion. Celle-ci est beaucoup plus efficace sur les anticlinaux qui, du fait de leur élévation et de leurs formes convexes, lui sont vulnérables. Les synclinaux sont bien mieux immunisés. Bien sûr, il en va de même pour les matériaux charriés qu’ils supportent. En revanche, ceux-ci ont trouvé dans la concavité des synclinaux une topographie qui les abrite des forces érosives : ruissellements, alternances gel -dégel, abrasion des glaciers, etc (croquis 3). C’est un peu comme une application des Saintes Ecritures : « quiconque s’abaisse sera élevé, quiconque s’élève sera abaissé ». Dans cette logique, les anticlinaux ont eu le tort de s’élever, et les synclinaux ont été bien inspirés de s’abaisser. C’est pourquoi les premiers sont fréquemment éventrés en combes, alors qu’il n’est pas rare de retrouver les seconds en situation perchée par rapport à celles-ci [2]. Mais revenons aux nappes de charriage. Leurs parties qui sont venues s’échouer à l’emplacement des synclinaux ont trouvé en eux des niches protectrices contre l’érosion (croquis 2 et 3). Leurs vestiges ne sont autres que les klippes telles que celle qui constitue la Montagne de Sulens (croquis 3). Elle se trouve confortablement installée dans la conque formée par le grand synclinal qui s’étire du Reposoir à Serraval, dont la chaîne des Aravis n’est autre que le bord oriental, alors que l’alignement allant du Bargy au Suet et se prolongeant par le Mont Lachat des Villards, le Grand Biollay et Cotagne, forment le bord opposé (photo légendée).

D’où proviennent les roches charriées, et comment ont-elles été déplacées jusqu’à se trouver aux emplacements occupés par les vestiges qu’elles nous ont laissés ?

Elles sont originaires de la partie interne de l’arc alpin, à l’est du massif cristallin du Beaufortain. Donc, elles ont été poussées dans le sens est-ouest, selon une composante tangentielle, c’est-à-dire selon une ligne grossièrement tangente par rapport à la surface terrestre. En effet, lorsqu’on évoque la formation des Alpes, on évoque immédiatement la dimension verticale, avec la fameuse expression de « soulèvement alpin ». Mais celui-ci est une résultante de forces très complexes qui ont affecté l’écorce terrestre. Les principales, les forces majeures, celles qui ont été véritablement motrices, se sont exercées selon une dimension horizontale. Si l’on se réfère à la théorie de la tectonique[3] des plaques continentales, celle qui supportait le continent européen actuel s’est glissée en un mouvement tangentiel sous la plaque dite « africaine ». Sous les contraintes ainsi créées, les sédiments formés dans les étendues marines et océaniques, coincés entre les deux plaques, se sont plissés (croquis 1) en donnant, entre autres, les classiques ondulations anticlinales et synclinales. L’océan alpin, bousculé, s’est retiré. À sa place, ont émergé des chaînes que les géologues appellent « subalpines » et les géographes « préalpines », (dont les Bornes-Aravis) d’où des confusions possibles dans leurs appellations respectives.

Par-dessus les plis préalpins, sont arrivées les fameuses nappes de charriage venues de l’est (croquis 1). C’est pourquoi, en exagérant un peu, on peut dire, en se plaçant du point de vue local, qu’elles « n’ont rien à faire ici », un peu comme si les calcaires, les marnes, les grès et les flyschs de notre massif, tous autochtones, s’étaient fait envahir et submerger par des nappes étrangères, d’origine lointaine.

Pour illustrer ces processus tectoniques, on peut évoquer une manipulation relativement simple. Supposons qu’une personne étale entre ses deux bras, sur une table bien lisse, un tapis assez souple. Sa main gauche est à l’ouest. Elle rapproche ses bras, qui tiennent ainsi le rôle des plaques continentales. Le tapis se plisse. Si le bras droit, plus fort, accentue son mouvement par rapport au bras gauche, les plis de l’est se gonflent, basculent vers l’ouest, se couchent, et finissent par chevaucher ceux qui s’étaient formés plus sagement de l’autre côté. C’est ce qu’ont fait les nappes de charriage (croquis 1). Mais il ne faut pas distinguer une phase de formation de plis autochtones tout à fait distincte de celle des charriages : les deux processus peuvent avoir été concomitants, de même que l’érosion ne succède pas forcément aux plissements : elle peut les entamer dès leur formation.

[1] Processus de formation des montagnes.

[2] C’est le cas, par exemple, de l’Arclusaz dans les Bauges, du Haut du Seuil en Chartreuse, et de la Forêt de Saou dans la Drôme.

[3] Les forces tectoniques animent l’écorce terrestre. Leur dynamique souple donne des nappes de charriage et diverses formes de plis. Leurs modes cassants dessinent des failles. Les deux styles se combinent fréquemment.

Du point de vue de la disposition des couches, les charriages et les klippes qui en restent, introduisent des anomalies stratigraphiques. En effet, normalement, lorsque l’on entasse des journaux, les plus anciens se trouvent à la base de la pile, et les plus récents au sommet. Dans un océan, il en va de même : les couches les plus récentes se superposent graduellement aux plus vieilles. Mais les nappes de charriage d’un âge donné, formées ailleurs, ayant été poussées par des forces tangentielles, peuvent aller recouvrir des roches plus récentes qu’elles, mises en place selon un ordre d’empilement normal à l’endroit où elles se sont sédimentées.

C’est ce que l’on constate sur les versants de la montagne de Sulens, où les pélites[1] de l’étage du Trias, remarquables par leur couleur pourpre à violacé, se trouvent à des altitudes plus élevées que celles de certaines roches autochtones du Jurassique ou du Crétacé, plus récentes. En fait, la situation est encore compliquée par des inversions, des retournements stratigraphiques non seulement entre roches charriées et autochtones, mais déjà au sein des unités charriées elles-mêmes !

D’un point de vue géomorphologique[2], la montagne de Sulens souffre quelque peu d’une comparaison avec les cimes environnantes taillées dans les calcaires autochtones de l’étage Crétacé, notamment le faciès urgonien qui dresse ses parois abruptes partout ailleurs. Elle paraît plus amorphe que la majestueuse pyramide du Mont Charvin, ou que les dalles inclinées aux bords acérés et redressés de l’Etale. Son altitude de 1839 m est plus modeste que celle des crêtes méridionales des Aravis ou du massif de la Tournette qui s’élèvent à son voisinage. En revanche,sa situation centrale dans le vaste synclinal du Reposoir-Serraval, en fait un belvédère de premier ordre : elle offre une vue à 360 °sur l’ensemble de la partie méridionale des Bornes-Aravis, mieux que d’autres sommets plus élevés mais plus excentrés. Le dégagement de la vue est encore amélioré par la combe annulaire qui l’entoure et la détache du relief autochtone (Cf. la photo légendée). C’est pourquoi cette montagne mérite bien les tables d’orientation judicieusement aménagées à son sommet, pour la satisfaction légitime des randonneurs.

[1] Roches détritiques à texture fine, argileuse, mais consolidées.

[2] La géomorphologie est la science qui étudie les formes du relief de la surface de la Terre, ainsi que leur genèse.

croquis_1

Le croquis 1 ci-contre donne un très bref aperçu d’une séquence de l’orogenèse alpine, d’après des dessins de Michel Marthaler, professeur émérite de géologie à l’Université de Lausanne, dans son ouvrage intitulé Le Cervin est-il africain ? publié en 2001 à Lausanne aux éditions Loisirs et Pédagogie.

Légende du croquis :
En vert, les plis autochtones (P) des chaînes préalpines (désignées comme subalpines par les géologues). Le massif des Bornes-Aravis en fait partie.

croquis_2Le croquis 2 est le grossissement de la zone figurant dans un cadre rectangulaire sur le croquis n°1.

Le croquis 3 montre la position logique d’une klippe telle que celle de Sulens,dans la configuration des plis autochtones, compte tenu des points d’application de l’érosion.

Ces trois dessins ne sont qu’une interprétation fort succincte des étapes tectoniques et morphogénétiques des klippes. Les véritables références scientifiques peuvent être trouvées aux pages 120 et 121 de l’ouvrage du Professeur émérite de géologie Jacques Debelmas, de l’Université de Grenoble I intitulé Alpes de Savoie. Il fait partie de la collection des guides géologiques régionaux édités par Dunod (Paris, 2011).

Dans l’édition Masson & Cie de 1970 des Guides géologiques régionaux consacrée aux Alpes de Savoie et du Dauphiné, le même auteur traitait déjà, mais plus succinctement, de la klippe de Sulens.

Sur l’Internet, il est indispensable de consulter le remarquable site www.geol-alp.com du Professeur émérite Maurice Gidon, lui aussi professeur émérite de géologie de l’Université de Grenoble I. La page adéquate est http://www.geol-alp.com/bornes/_lieux_aravis/sulens.html. On y accède par ce lien, ou en cheminant dans les pages suivantes : sections = Bornes, puis visites par localités (lieux). Sur la carte qui s’affiche, cliquer sur le figuré de la montagne de Sulens.

Robert Moutard
Agrégé de Géographie
Docteur en Géographie-aménagement de l’Université Lyon 3

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